Nelscott – Que la guerre soit avec nous

Le cinquième opus des aventures de Smokey Dalton, le héros noir de Kris Nelscott, sera en librairie le 6 mars prochain. Intitulé “Que la guerre soit avec nous !“, ce roman est la suite chronologique des “Faiseurs d’anges“, sélectionné pour le Grand Prix des lectrices du magazine Elle.

Après bien des hésitations et plusieurs messages de concertation avec Nelscott, nous avons opté pour ce titre se référant à la formule liturgique “Que la paix soit avec vous !” Le titre original est “War at Home” qui reprenait un slogan des Weathermen, ces groupes d’étudiants qui, à la fin des années soixante, avaient décidé de se lancer dans le terrorisme intérieur. Leur objectif était de “ramener la guerre à la maison” pour s’opposer à la guerre au Vietnam.

Nelscott a précisé que la traduction française rendait parfaitement compte du contenu de son roman. Celui-ci prend pour thème central les étudiants de Yale et le fonctionnement (parfaitement injuste) de cette université, l’une des plus prestigieuses des Etats-Unis, dont sont issus notamment George W. Bush, Bill Clinton et sa femme Hillary Rodham.

Dalton, à la demande de Grace Kirkland (l’institutrice qui fait la classe à son fils Jimmy), accepte de quitter Chicago lors de l’été 69 pour tenter de retrouver Daniel Kirkland -jeune étudiant boursier brillant- qui a disparu de New Haven, ville où se trouve la célèbre université. Dalton en a assez de la violence qui régne à Chicago et songe à s’installer ailleurs, quitte à abandonner celle qu’il aime Laura Hathaway.

Mais, cette affaire qu’il accepte avec empressement va le conduire dans les pires ennuis et manquera de peu de lui coûter la vie, une fois arrivé à New York.

Voici un extrait, en avant-première, de la scène introductive du livre.

L’explosion me projeta en arrière. Je dégringolai dans les
escaliers et percutai le mur du troisième palier avec une telle
violence que j’en eus le souffle coupé. J’avais descendu toutes
les marches sur le dos et atterri les quatre fers en l’air.
Des nuages de poussière flottaient autour de moi. J’étais
couvert de débris, d’esquilles de bois et de sang.
Je ne m’étais pas attendu à un truc pareil. De la colère, une
arme à feu, oui, éventuellement, mais pas une bombe. De la
poussière de plâtre remplissait l’air d’un nuage épais et blanc.
Je me mis à tousser. Un éclair de douleur me vrilla les côtes.
Autour de moi, tout baignait dans un halo indistinct. Mes
yeux étaient secs et me brûlaient. J’avais l’impression d’avoir
un morceau de carton coincé dans la bouche. Je serrai les dents
et j’eus le sentiment de mâchonner une motte de terre.
Je me rendis soudain compte que tout était, maintenant,
étrangement calme. Je ne percevais même plus le bruit de
ma propre respiration. Je compris alors que la violence de la
déflagration m’avait rendu sourd, du moins temporairement.
Je n’aurais su dire si quelqu’un pleurait, si on appelait à l’aide
ou si l’on venait à mon secours. Il avait fallu que mon sens de
l’ouïe disparaisse pour me rendre conscience d’à quel point
il était important.
Avec une lenteur extrême, j’essayai précautionneusement
de bouger et vérifiai que j’étais encore en un seul morceau.
J’avais le dos en compote, comme si on m’avait frappé avec
une bille de bois. Je venais de m’apercevoir qu’un mur pouvait
être d’une redoutable solidité ! Une douleur courait le long
de mon bras gauche. Ma poitrine me faisait l’impression
d’être en feu. Cela devait être dû au manque d’air. Je parvins
à prendre plusieurs petites inspirations rapides. En fait, je
ne faisais qu’inhaler de la poussière.
Je me mis à tousser de nouveau, mais je n’entendais toujours
rien. Je pouvais simplement sentir l’air glisser sur la
paroi de ma gorge et remplir mes poumons. J’avais l’impression
d’être pris dans une tempête de blizzard, une tempête
silencieuse, blanche et brûlante.
Une esquille de bois s’était plantée dans ma cuisse. Un
petit morceau. Je la pris entre deux doigts et la retirai.
L’esquille se dégagea facilement et un peu de sang vint perler
sur mon pantalon.
Je me touchai le visage, puis balayai les débris en tout
genre dont mes genoux étaient recouverts. Mes mains étaient
pleines de sang. Mais, après vérification, je ne trouvai aucune
blessure apparente.
Peut-être que tout ce sang n’était pas le mien.
Ce n’était pas moi qui me trouvais le plus près du palier
lorsque l’explosion s’était produite. Je venais de passer le
troisième étage. J’avais gravi cinq ou six marches supplémentaires,
continuant mon ascension vers les combles. La cage
d’escalier formait un coude à quatre-vingt-dix degrés sur la
gauche, avant de continuer vers le quatrième niveau.
J’avais entendu des voix, une discussion, et le cliquetis
d’une poignée de porte que l’on ouvre – ou bien était-ce la
serrure elle-même ? – et puis, l’explosion s’était produite.
La déflagration avait été si puissante qu’elle m’avait
projeté de plusieurs mètres en arrière. Elle s’était produite
à l’intérieur de l’appartement, sans doute près de la porte
d’entrée. Le mur, fait de plâtre et de lattes de bois, ainsi que
la distance me séparant de ladite porte, m’avaient sauvé.
Dieu sait ce qu’il serait advenu de moi si je m’étais trouvé
sur le palier !
Je serais certainement mort.
Mais comment se faisait-il que personne n’accouraitil
maintenant ? Pourquoi personne ne sortait des autres
appartements ? L’immeuble était-il plus endommagé que je
ne l’imaginais ?
Je ne savais que penser.
Je me remis doucement debout, prenant appui de la main
contre le mur. Il me sembla solide et en un seul morceau,
mais j’avais encore du mal à percevoir distinctement les
choses autour de moi. D’énormes nuages de poussières continuaient
de tourbillonner dans l’air. Des gravats tombèrent
devant mes pieds. Certains, assez lourds, firent trembler le
plancher. Cela me fit un effet étrange de ne pas entendre le
bruit de leur chute sur le sol.
Je me trouvais dans une espèce d’état de choc – je ne
parvenais pas à réfléchir de manière claire – qui me rendait
incapable d’interpréter les événements. J’ignorais également
ce qui était advenu des autres.
Avaient-ils été projetés, comme moi, vers le bas de l’escalier
? Avaient-ils terminé leur course empilés les uns sur
les autres ?
Je me mis à grimper les marches, une main toujours posée
sur le mur et l’autre tendue devant moi, prenant soin de ne
pas toucher la rampe. Je ne savais pas ce que l’explosion avait
endommagé. Je parvins au palier et je vacillai légèrement ;
ma tête tournait comme un manège. Je m’obligeai à respirer
lentement, et l’air avait un goût de fumée et de sang.
Le palier était dévasté. Les escaliers menant au quatrième
étage avaient littéralement disparu dans un souffle blanc.
Ma respiration était sifflante – du moins, était-ce l’impression
que j’en avais – et je recommençai à tousser. Je me mis
à quatre pattes, afin de répartir mon poids sur plusieurs
appuis et de traverser le palier dans l’espoir d’atteindre la
volée suivante d’escaliers.
Je devais aller voir s’il y avait des survivants.
Gravir les marches en rampant me prit un temps infini
– une éternité. Je me servais de ce qu’il restait du mur pour
progresser. Sous mes doigts, je sentais des morceaux de bois
et parfois des clous. J’essayais de ne pas trop peser sur mes
genoux – je ne souhaitais pas me faire d’autres blessures.
La poussière était maintenant presque aussi fine que du
talc pour bébé. Mes yeux se mirent enfin à pleurer, pour
tenter de se débarrasser de toutes les saletés qui les encombraient.
J’avais encore du mal à respirer normalement et
jamais, dans toute mon existence, ma tête n’avait tourné de
la sorte.
J’atteignis le quatrième étage.
Un nuage de poussière, aussi épais que du brouillard,
flottait dans le couloir. La porte avait disparu, laissant un
trou béant dans le mur.
De l’autre côté du couloir s’ouvrait un autre trou, encore
plus large. À l’intérieur, des flammes sinuaient. Il n’y avait
plus de mur. L’appartement avait été totalement dévasté.
Des morceaux de bois et des bouts de métal étaient venus
cribler le mur sous l’effet de l’explosion.
Du bois, du métal – et des os. Mes mains se mirent à
trembler. Le mur en plâtre blanc était recouvert de sang.
J’avais la bouche sèche et je ne pouvais me débarrasser du
goût de brûlé qui remplissait l’endroit.
Je détournai les yeux pour ne plus voir les fragments d’os
qui gisaient au pied du mur détruit. Personne. Les autres
avaient, peut-être, été projetés dans l’appartement voisin.
Ou bien étaient-ils déjà partis chercher de l’aide.
Mais au moment où ces pensées me traversèrent l’esprit,
je savais pertinemment qu’elles étaient fausses. Je savais que
deux personnes se trouvaient sous cet amas de bois devant
moi – les morceaux de la porte déchiquetée, les lattes arrachées
au mur et les restes d’une table.
Je m’accroupis et je commençai à ôter les débris, l’un après
l’autre. À la recherche de ces deux victimes.
Et je priais pour qu’elles soient en vie.

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