Mi Jianxiu vient de publier son quatrième ouvrage aux éditions de l’Aube dans la collection Aube noire. Pour ce nouvel opus, l’auteur a décidé de faire une brève infidélité à son héros, le juge Li, qui était le personnage central de ces précédents écrits : Jaune Camion, Rouge Karma et Bleu Pékin.
La Mort En Comprimés est à la fois une enquête policière et une réflexion sur les errements et les pratiques frauduleuses qui grèvent le système chinois, à l’heure de l’abandon du communisme et du passage au capitalisme. Dans ce nouveau roman, Mi Jianxiu revient sur une actualité qui fut particulièrement brulante il y a deux ans, la pandémie de SRAS qui a ravagé le Sud-Est asiatique.
Au-delà de l’histoire (un jeune chercheur français part enquêter sur la mort d’un ami en Chine), Mi Jianxiu procède à une critique aiguë et un peu désabusée des transformations d’une Chine qui s’est enfin éveillée. Le fossé qui existe entre les nouveaux riches et les campagnes, encore plongées dans ce qui ressemble au Moyen-Âge occidental, est immense. Et difficile à combler.
Mi Jianxiu a accepté de répondre à nos questions afin de mieux faire comprendre les préoccupations qui l’animent lorsqu’il décrit ce pays, appelé à devenir la première puissance mondiale.
Mi Jianxiu : Quelqu’un a dit, un jour, que nous portons tous un peu de Chine en nous et finalement, ces antipodes ne nous rapprochent-ils pas ? J’ai toujours beaucoup lu et j’aime autant raconter des histoires que les montrer à mes lecteurs. Pékin est une ville où je me sens comme un poisson dans l’eau. De par mon travail artistique (la peinture), je ne parvenais pas à signifier cette partie de moi autrement que par les titres des oeuvres. J’ai commençé à rédiger des choses. Il faut dire que ce qui me fascinait, c’étaitla plasticité de l’esprit humain et comment l’idéologie maoïste, à un moment au comble du surréalisme, méritait le qualificatif d’oeuvre d’art ! Je me suis doucement coulé dans les documents et dans cette manière de pensée que les Chinois de cette époque avaient de voir lemonde, comment les énergies spirituelles, matérialistes, sentimentales et esthétiques participaient à la refonte dans ces hauts fourneaux idéologiques.
Comment vous est venue l’idée d’écrire ?
Mi Jianxiu : Quand j’ai commencé à avoir une ambition romanesque, j’ai senti la nécessité de me pencher vers une structure de polar. J’avais envie de me donner la contrainte de devoir décrire des psychologies criminelles dans un pays où le hors la loi est perçu comme un
réactionnaire, un type en lutte contre l’idéal affiché de la société. Dans un pays où le vol ne peut exister puisque la propriété n’existe
presque plus… Pour ce qui est de la forme, je cueille des faits divers, j’en fais une soupe et je vois bien quel goût elle a. Les personnages prennent vie en cours d’écriture et au bout d’un moment, ils sont assez forts pour mener l’histoire eux-mêmes. Il m’est même arrivé pour une des histoires de ne plus savoir qui était le coupable. C’était un tel bazar que je ne comprenais plus rien à l’histoire, c’était Rouge
Karma. J’ai fini par la reconstituer à la fin, mais j’ai eu chaud.
Comment écrivez-vous ?
Mi Jianxiu : Je n’ai pas envie d’écrire des histoires à tiroirs où à rebondissements, ce sont des trucs qui avancent vers un dénouement,
c’est tout. Quant à l’écriture elle-même, j’ai tenté au début, d’être le moins “esthétique” possible, mais très vite, j’ai adopté un ton un peu
mimétique à celui d’une part de la littérature chinoise que je connaissais. Je m’en éloigne un peu et si on y regarde bien, on peut
s’apercevoir que si un traducteur avait ce résultat, c’est qu’il aurait non pas traduit, mais réécrit une bonne partie des choses.
Finalement, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs entre la sculpture et le texte, c’est peut-être idiot, mais c’est quelque
chose dans la mise en forme, la manière de limer des bouts trop longs, de déplacer des morceaux, de lisser les choses, de ne jamais pouvoir avoir une vue d’ensemble, un peu comme si le texte avait, lui aussi, trois dimensions et qu’on soit obligé de tourner autour. Quand j’estime terminé mon travail et que je l’ai fait relire, je pratique une sorte de chasse : lire sans chronologie, à l’affût, et tirer sur
tout ce qui bouge. En fait : tenter d’éliminer des choses encore, raccourcir au maximum les phrases, etc..